dimanche 15 septembre 2013

La dernière chance

Cela faisait maintenant trois jours que Gabriel et Nathan marchaient sur la route menant à Sabha. Trois jours qu’ils trainaient des pieds dans ce sable brûlant le jour et glacial la nuit. Trois jours qu’ils ne croyaient plus en leurs chances de franchir l’horizon, où la route disparaissait. Et pendant tout ce temps, aucune âme qui vive. Leur désespoir était tel qu’ils hallucinèrent à plusieurs reprises un train surgissant dans la nuit, déferlant sur la voie ferrée qui longeait la route.

Leurs corps ne supportaient plus ces températures extrêmes. Le jour, la chaleur torride vidait de toute vitalité. La nuit, un froid glacial s’incrustait jusqu’au os, à tel point qu’on y perdait tout contrôle du corps. Ils devaient en finir au plus vite avec ce désert de sable jaune. Leur survie en dépendait.

Au crépuscule du troisième jour, un léger sifflement mécanique rompit l’habituel silence. Sur le coup, Gabriel et Nathan ne surent que penser. Ça n’aurait pas été la première hallucination émanant de ce damné désert. Cependant, le sifflement s’accentuait et semblait se diriger vers eux. Un roulement mécanique régulier martelait le sol. La voie ferrée vibrait de plus en plus. Et soudainement, ils virent surgir un phare lumineux dans la nuit tombante. Nul doute, un train arrivait.

Les deux voyageurs se mirent sur un commun accord : leur seul espoir d’échapper au désert, c’était ce train. Or, les convois avaient l’habitude de ne s’arrêter sous aucun prétexte, pas même pour embarquer des voyageurs égarés. La locomotive, qui filait à une vitesse d’à peine 25 km/h, ne s'arrêta donc pas lorsqu’elle passa tout près des deux jeunes hommes qui agitaient les bras en sautant sur place. Sur le coup, Gabriel ne voulait pas laisser filer sa chance. Dans le vacarme mécanique, il tenta de convaincre son compagnon :

- On doit sauter!
- T’es fou! Lui répondit Nathan.
- C’est notre seule chance! Et moi, je ne supporterai pas une autre journée à halluciner des trains.
- Mais on y arrivera pas, on va se faire écraser! Ça va trop vite!
- Tu veux attendre de crever? Répondit Gabriel. Tu veux te dessécher, disparaître à jamais? On va JAMAIS nous retrouver!
- Ils nous ont vus, au pire ils enverront du secours. On n’a qu’à attendre.
- Le chauffeur s’en fou, rétorqua Gabriel. Il préfère arriver à temps, toucher sa prime et ne pas s’arrêter pour des pauvres clochards sur le bord de la voie. Vaut mieux risquer sauter maintenant que de finir griller dans ce trou demain. Moi, je saute! Allez, on embarque!


Sentant que son compagnon flanchait, Gabriel lui lança un dernier regard, ultime tentative pour le convaincre. C’était peine perdue, et l’occasion allait disparaître aussi vite qu’elle était arrivée. Il ramassa son sac puis se mit à courir plus vite que ses jambes le lui permettaient, à un point tel qu'il faillit trébucher sur un billot en bordure de la voie. De justesse, il évita la catastrophe et se rapprocha du train en marche. L’un après l’autre, les wagons défilaient et le dépassaient. L’adrénaline lui donna l'accélération qui lui manquait, et il parvint à s’accrocher de justesse au dernier morceau du convoi. Nathan était demeuré cloué sur place. Plein de remords, il regardait s’éloigner son compagnon et avec lui tout espoir d’échapper à un cruel destin. 

samedi 14 septembre 2013

Excursion nocturne

Martine n’avait dormi que sur une oreille. C’est que son plus jeune, en proie à de violentes crises de douleur, s’était accaparé toute l’attention maternelle. Celui-ci s’était tortillé toute la nuit, victime de spasmes incontrôlables. C’était sans compter tous les cris et gémissements qui, à plusieurs reprises, réveillèrent ses frères et sœurs. La plupart, une fois éveillés, imitèrent le malade, se mirent à gémirent puis à réclamer leur maman.  

Elle s’était donc dévouée, en bonne mère, à tenter d’apaiser la panique générale. Plusieurs fois, elle se rendit au nid douillet, auprès de ses protégés, leur apportant soins, réconfort et chaleur maternelle. Mais en vain. Le malade hurlait de plus en plus fort, suivit en cœur par toute la troupe.

S’en était trop. L’aube ne tarderait pas à pointer à l’horizon, et de toute la nuit, aucun de ses enfants n’avait dormi. Afin de s’assurer qu’ils jouissent d'un minimum de vigueur et de lucidité lorsque la journée débuterait, elle devait veiller à ce qu’ils profitent d’un peu de sommeil.

Elle envisagea une ultime solution et se rendit au garde-manger. Briser la routine des repas n’était pas ce qu’il y avait de plus convenable, mais au moins, une fois les penses bien remplis, elle aurait de meilleures chances de venir à bout de cette cacophonie. De plus, elle en profiterait pour faire le plein de provisions pour une bonne journée, des fois que le plus jeune la retienne à son chevet. Elle devait envisager le pire.

Doucement, sur la pointe des pieds, elle s’aventura dans les dédales de tunnels menant au garde-manger. Ce n’était pas la première fois qu’elle s’y rendait par nuit noire. Lorsque tous dormaient, il était beaucoup moins probable de faire de mauvaises rencontres. Elle connaissait par cœur tous les embranchements qu’il fallait emprunter. À tâtons, sur la pointe des pieds, elle s’avança, longeant les mûrs, bravant les ténèbres.

Elle atteignit sans bruit la voute donnant sur la pièce où étaient entreposées les victuailles. Elle pouvait sentir l’odeur des croquettes dont raffolaient tant ses petits. Par chance, le sac était encore ouvert. Quelques-unes de ces grosses boules bien rondes leur fermeraient bien le clapet pour le peu de temps qui restait à cette nuit agitée, se dit-elle. C’est tout de même avec une certaine crainte qu’elle risqua une sortie, hors du dédale de tunnels. Son flair la mettait en garde face à une éventuelle présence indésirable.

Et avec raison. Une vive lumière brisa instantanément les ténèbres. Une énorme créature se tenait au beau milieu du garde-manger, et Martine sentit un regard mauvais se poser directement sur elle. Un regard de dégoût, ce qui ne présageait rien de bon. Sur le coup, son cœur battit à tout rompre. La créature émit un cri strident, et Martine, livrée à la peur, prit ses jambes à son coup.

Tiraillée par une fringale nocturne, Mathilde s’était rendue au garde-manger dans l’espoir d’y trouver un en-cas qui apaiserait le creux de son estomac. Elle ne s’attendait pas à une telle intrusion, et aussitôt qu’elle aperçut ce petit rongeur qui la regardait d’un air hébété, elle ne put s’empêcher de lâcher un cri. Ces souris étaient répugnantes, et pire que tout, cette dernière rôdait dans le sac de croquettes de son bien aimé toutou.



vendredi 13 septembre 2013

Un matin au lac

Le lendemain matin, les corbeaux croassaient d’étonnement devant cet intrus qui brisait la quiétude du festin matinal. Au milieu des restes de sandwich abandonnés par les baigneurs nocturnes, Jacques se tenait debout sur la plage, le regard fixant la rive opposée. Le torse bombé, les fesses légèrement contractées, les mains sur les hanches, il était sûr de lui. Depuis longtemps qu’il n'avait pas ressenti autant d'assurance. Ce sport était fait pour lui, et il frémissait à l’idée de fendre de ses bras l’eau limpide.

Une brume opaque enveloppait le lac qui s’étendait à ses pieds. L’eau calme reflétait une timide aurore. Nulle agitation ne semblait pouvoir détrôner la quiétude du matin. Libre de toutes pensées, Jacques humait goulûment la brise fraiche et humide. Il inspirait chaque bouffée d’air avec la même passion qu’un musicien effleurant les cordes de son instrument aux préludes d’un concert.


Sentant le moment venu, il s’avança doucement vers l’eau, y glissa les orteils, puis inspira profondément. La tiédeur de l'eau lui enveloppa les pieds. Il songeait aux basses températures des abîmes du lac qui hisseraient les poils de son corps aussitôt qu’il descendrait la pente de sable.

Pensif, il demeura figé quelques instants avant de s’élancer. Un corbeau lâchant alors un croissement eut l’effet d’un coup de fouet. Ce fut le déclic, et le nageur plongea tête première. Il se laissa glisser sous l’eau pendant un moment, expirant la totalité de l’air emplissant ses poumons. Dès que son corps remonta à la surface, ses bras tendus vers l’avant fendirent telle la proue d'un navire l’eau limpide.

Propulsé par sa puissante motivation, jamais Jacques ne s’était senti aussi fort. Jamais il n’avait autant apprécié ses capacités physiques. Jamais il n’avait autant cru en lui. Ses premiers coups de bras étaient puissants. Ses muscles se contractaient sans ménagement. Après quelques enchaînements  il crut bon inspirer une bouffée d’air, puis poursuivre sa route, toujours avec la même vigueur. Il tourna la tête, inspira rapidement un peu d’air et reparti de plus belle. Il était invincible.


Les coups de bras s’enchainaient, et Jacques s’attarda pour une seconde bouffée d’air. Il songea que ses performances se décupleraient si ses pieds se mettaient également de la partie. Sans attendre, il replongea son front dans l’eau, fendit les flots de plus belle et enclencha le turbo. Ses pieds battirent avec puissance, ses quadriceps se contractaient avec force, décuplant puissance et vitesse. Une véritable torpille.


Il devait alors être à mi-chemin avant d’atteindre le bout du lac. Dans son élan de motivation, il ne s’était pas arrêté pour contempler la distance parcourue. Se sentant sur le point de devenir un surhomme, il se permit d’arrêter un instant afin de savourer sa performance. Au moins un kilomètre avait du défiler sous ces innombrables coups de bras. Il sentait aussi un léger essoufflement lui chatouiller les muscles, sensation qui se dissiperait en un rien de temps après un bref répis. Il se permit donc le luxe d’un bref arrêt, histoire d’admirer le panorama.


S’arrêtant net, il reprit son souffle, puis contempla sa montre. Il ne comprit pas tout de suite la signification des chiffres. S’affichait une distance totale de 120 mètres pour un temps de deux minutes. Il avait pourtant eu l’impression qu’il glissait dans l’eau à la vitesse du brochet et qu'une 
bonne dizaine de minutes s’était écoulée. Il se retourna alors, et tout proche, le rivage se moquait de son optimisme.

Quelque peu contrarié, il sentit alors son pied gauche se crisper. Une violente crampe lui assaillit le gros orteil, imité aussitôt par l’ensemble de son pied droit. La douleur était si vive qu’il rompit la sérénité du 
silence par un violent hurlement de douleur. Pris de spasmes incontrôlables, il coula à pique. Ses hurlements disparurent sous l’eau, et la quiétude matinale retrouva son habituel harmonie.