Le lendemain matin, les
corbeaux croassaient d’étonnement devant cet intrus qui brisait la
quiétude du festin matinal. Au milieu des restes de sandwich abandonnés par les baigneurs nocturnes, Jacques se tenait debout sur la plage, le
regard fixant la rive opposée. Le torse bombé, les fesses légèrement contractées, les
mains sur les hanches, il était sûr de lui. Depuis longtemps qu’il n'avait pas ressenti autant d'assurance. Ce sport était fait pour lui, et il frémissait à
l’idée de fendre de ses bras l’eau limpide.
Une brume opaque enveloppait le lac qui s’étendait à ses pieds. L’eau calme reflétait une timide aurore. Nulle agitation ne semblait pouvoir détrôner la quiétude du matin. Libre de toutes pensées, Jacques humait goulûment la brise fraiche et humide. Il inspirait chaque bouffée d’air avec la même passion qu’un musicien effleurant les cordes de son instrument aux préludes d’un concert.
Sentant le moment venu, il s’avança doucement vers l’eau, y glissa les orteils, puis inspira profondément. La tiédeur de l'eau lui enveloppa les pieds. Il songeait aux basses températures des abîmes du lac qui hisseraient les poils de son corps aussitôt qu’il descendrait la pente de sable.
Pensif, il demeura figé quelques instants avant de s’élancer. Un corbeau lâchant alors un croissement eut l’effet d’un coup de fouet. Ce fut le déclic, et le nageur plongea tête première. Il se laissa glisser sous l’eau pendant un moment, expirant la totalité de l’air emplissant ses poumons. Dès que son corps remonta à la surface, ses bras tendus vers l’avant fendirent telle la proue d'un navire l’eau limpide.
Propulsé par sa puissante motivation, jamais Jacques ne s’était senti aussi fort. Jamais il n’avait autant apprécié ses capacités physiques. Jamais il n’avait autant cru en lui. Ses premiers coups de bras étaient puissants. Ses muscles se contractaient sans ménagement. Après quelques enchaînements il crut bon inspirer une bouffée d’air, puis poursuivre sa route, toujours avec la même vigueur. Il tourna la tête, inspira rapidement un peu d’air et reparti de plus belle. Il était invincible.
Les coups de bras s’enchainaient, et Jacques s’attarda pour une seconde bouffée d’air. Il songea que ses performances se décupleraient si ses pieds se mettaient également de la partie. Sans attendre, il replongea son front dans l’eau, fendit les flots de plus belle et enclencha le turbo. Ses pieds battirent avec puissance, ses quadriceps se contractaient avec force, décuplant puissance et vitesse. Une véritable torpille.
Il devait alors être à mi-chemin avant d’atteindre le bout du lac. Dans son élan de motivation, il ne s’était pas arrêté pour contempler la distance parcourue. Se sentant sur le point de devenir un surhomme, il se permit d’arrêter un instant afin de savourer sa performance. Au moins un kilomètre avait du défiler sous ces innombrables coups de bras. Il sentait aussi un léger essoufflement lui chatouiller les muscles, sensation qui se dissiperait en un rien de temps après un bref répis. Il se permit donc le luxe d’un bref arrêt, histoire d’admirer le panorama.
S’arrêtant net, il reprit son souffle, puis contempla sa montre. Il ne comprit pas tout de suite la signification des chiffres. S’affichait une distance totale de 120 mètres pour un temps de deux minutes. Il avait pourtant eu l’impression qu’il glissait dans l’eau à la vitesse du brochet et qu'une bonne dizaine de minutes s’était écoulée. Il se retourna alors, et tout proche, le rivage se moquait de son optimisme.
Quelque peu contrarié, il sentit alors son pied gauche se crisper. Une violente crampe lui assaillit le gros orteil, imité aussitôt par l’ensemble de son pied droit. La douleur était si vive qu’il rompit la sérénité du silence par un violent hurlement de douleur. Pris de spasmes incontrôlables, il coula à pique. Ses hurlements disparurent sous l’eau, et la quiétude matinale retrouva son habituel harmonie.
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